ANTIDATE / 28 MAI 2026

C'est un séisme statistique qui redessine la hiérarchie économique du continent. Selon l'édition 2025 de l'Indice d'industrialisation de l'Afrique (AII) publiée par la Banque africaine de développement (BAD) à l'occasion de ses Assemblées annuelles à Brazzaville, le Maroc a officiellement dépassé l'Afrique du Sud pour s'adjuger la première place du podium industriel africain.

Ce classement inédit, dévoilé en parallèle du tout premier Baromètre africain de l'investissement industriel (AfIIB) – produit par WITBA Invest SA en partenariat avec Trendeo – offre une radiographie précise du paysage industriel du continent.

Ces deux rapports conjugués permettent d'identifier les nations qui progressent le plus rapidement, de localiser les concentrements d'investissements et de mesurer la valeur ajoutée réellement captée en Afrique.

Les ressorts de la montée marocaine

L'indice, qui évalue la trajectoire industrielle de 54 pays africains sur la période 2010-2024, attribue l'ascension du royaume chérifien à trois facteurs majeurs :

La montée en gamme industrielle soutenue ;

La diversification des exportations ;

La constance d'une politique industrielle volontariste.

Ce bond qualitatif traduit une stratégie de long terme qui commence à porter ses fruits, positionnant le Maroc comme un hub manufacturier de référence sur le continent.

Le Baromètre AfIIB : trois clés pour lire l'industrialisation africaine

Le nouveau Baromètre évalue l'industrialisation du continent selon trois indicateurs complémentaires :

La diversification industrielle ;

L'attractivité pour les investissements ;

L'ancrage productif, qui mesure la capacité des investissements à s'enraciner durablement dans les économies locales.

Sur ce terrain, l'Afrique du Nord caracole en tête dans les trois catégories, attirant à elle seule 56 % des investissements industriels cumulés du continent entre 2020 et 2025, portée par le duo de choc Maroc-Égypte.

« Le véritable déficit du continent ne réside plus dans l'absence de stratégies industrielles. Ce qui manque encore, c'est la discipline d'exécution, la continuité des politiques publiques et la cohérence systémique entre financement, énergie, infrastructures, capital humain, gouvernance et vision industrielle », souligne le Dr Harouna Kaboré, président de WITBA Invest.

Et d'ajouter : « L'industrialisation africaine ne peut plus rester une déclaration d'intention ou une projection théorique. Elle doit devenir une dynamique mesurable, gérée et stratégiquement pilotée. »

L'Afrique du Sud reste un poids lourd… mais en perte de vitesse

Si le Maroc occupe désormais la première marche, l'Afrique du Sud demeure une puissance industrielle de premier plan. Les rapports relèvent toutefois un déclin régulier de sa compétitivité, une érosion qui l'a progressivement reléguée à la seconde place.

La cartographie régionale reste marquée par un dualisme persistant : l'Afrique du Nord et l'Afrique australe continuent de dominer en matière de production et de sophistication des exportations, tandis que l'Afrique de l'Est, l'Afrique de l'Ouest et l'Afrique centrale peinent encore à développer leurs chaînes de valeur et leurs liens productifs régionaux.

Le revers de la médaille : une part infime dans la manufacture mondiale

Malgré des progrès certains, le tableau global demeure contrasté. L'Afrique ne représente encore que moins de 2 % de la production manufacturière mondiale et 1,4 % des exportations mondiales de biens manufacturés. Pis, la valeur ajoutée manufacturière par habitant est retombée sous son niveau de 2014, un signal d'alarme pour les décideurs.

Des avancées continentales, mais des brèches structurelles

La bonne nouvelle ? 41 des 54 pays évalués ont amélioré leur score d'industrialisation, et la performance globale du continent a progressé de 6 %. Une dynamique encourageante qui témoigne d'une prise de conscience généralisée.

En revanche, le commerce intra-africain stagne à un faible 14,4 % du commerce total, reflet d'écosystèmes industriels encore fragmentés et de liens de production régionaux ténus.

Ousmane Fall, directeur du Développement industriel et commercial à la BAD, résume l'enjeu : « Ce rapport sert à la fois de diagnostic et de feuille de route. Il montre que 41 de nos 54 pays avancent désormais dans la bonne direction, mais il nous rappelle aussi qu'une industrialisation à grande échelle exige des infrastructures résilientes, une valorisation locale des ressources et des financements mobilisés aux conditions africaines. C'est précisément l'objectif des Quatre Points Cardinaux. »

Perspectives : l'heure de l'intégration régionale

Le rapport appelle à une intégration régionale renforcée, adossée à la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), et soutenue par des énergies fiables, des infrastructures industrielles adaptées, des compétences techniques et des normes harmonisées.

L'enjeu est clair : transformer l'essai industriel marocain en un levier d'entraînement pour l'ensemble du continent.